Christian Bobin, plume de lumière
Je vous invite à lire Christian Bobin, bien que la plupart de ses ouvrages soient courts, il n’écrit pas des livres d’été, il écrit des livres de vie, à lire et relire en toute saison.
Au rayon biographie, peu de choses sur Bobin, le Creusot encore et toujours, la philo qui ennuie, les petits métiers, les livres, la moustache et sa rigide absence, les petites gens, un peu de notoriété, beaucoup d’affection pour Jean Grosjean, un grand talent et encore les livres.
Pour aimer Bobin, il faut avoir habité longtemps des villes frontières, s’être déconnecté dans des songes électriques, avoir fréquenté les abîmes et les cimes, avoir écrit des petits dessins au bas des pages avec des crayons de couleur et surtout avoir entr’ouvert des portes vers l’intérieur puis s’être tenu là debout, longtemps, en silence.
Certains le trouvent lent, d’autres excessif voire exalté, il faut croire que leurs âmes sont trop jeunes peut-être ou leurs mondes trop vides sans doute, on aura beau creuser dans leur jardin on ne trouvera que du sable et au-dessous de la roche dure et fendue. Chez ceux-là, pas grand chose du temps et des hommes, rien de ce qui nous tient, juste les preuves accumulées de ce qu’ils ne sont plus, des gens qui gagnent leur vie à la perdre, qui ne se cherchent plus de peur de se trouver, infiniment blasés de leurs vaines victoires à combler tout ce vide.
Alors que chez Bobin ; ici, l’enfant boit dans les yeux de l’ancien, là, une main légère caresse une tête blonde, un regard vacille et se détourne, un mot se dérobe et ne se dira plus, ailleurs, des pas se placent dans d’autres pas et chacun est le pèlerin qu’il précède, puis le suivant et d’étape en étape il devient le chemin.
Pour aimer Bobin, il faut surtout s’être ravi de tout cela, délicatement s’être laissé surprendre par la grâce qui bourgeonne entre les mots et s’être émerveillé de tous ces bouquets de lumière qui éclosent de l’encre noire.
Bobin a plus de talent dans une de ses pages que toute une liste de Goncourt ou un classement des romans best-sellers de cet été. Bien sûr, il cherche le mot juste, le simple, celui qui se retrouve là, par ce que nous croyons être une évidence, mais quelques fois il en rajoute, il emphase, met des mots sur le vivant ou sur le rien et c’est pareil… L’homme a le verbe dense, il en use et si souvent jusqu’à l’extase.
Les auteurs qui restent sont rarement de grand vendeur, du moins de leur vivant, les autres sont entourés de bons marchands ou le sont eux mêmes.
J’aime Bobin pour tout ce plein, alors que si peu est vraiment dit, pour ces nuées de mots que nul autre n’écrit. A notre époque, Marc Lévy ou Guillaume Musso font des best-sellers, sur une presque idée, une image criarde, une émotion grossière et c’est tant pis. Gardons-nous de ceux-là, clinquants fabricants sans façons, gardons notre plaisir du peu, du vrai. Goutons la précieuse joie d’être de ce cercle des inconnus qui lisent un inconnu qui dit si bien ce que nous fait la vie.
Merci, Monsieur Bobin, pour tous les grands moments et surtout pour les petits qui nous disent délicatement que nous ne sommes rien et que nous sommes tout.
Pour commencer à lire Christian Bobin, je vous conseille :
- Le très-bas,
- L’inespérée,
- La folle allure,
- Une petite robe de fête.

Quelques Extraits et citations à dire à voix haute pour mieux les prendre en bouche.
« Ils aiment toucher les mains qu’on leur tend, les garder longtemps dans leurs mains à eux, et les serrer. Ce langage-là est sans défaut. »
« Ces gens dont l’âme et la chair sont blessées ont une grandeur que n’auront jamais ceux qui portent leur vie en triomphe. »
« On ne peut pas penser quand on est amoureux. On est trop occupé à brûler sa maison. On ne garde aucune pensée pour soi. On les envoie toutes vers l’aimée, comme des colombes, comme des étoiles, comme des rivières. Quand on est amoureux, on est ivre. On est comme cet homme, hier, dans la rue. Il avançait, étourdi de boisson. La voix forte, le geste ample, il s’entretenait avec lui-même. Il a soudain fouillé dans son manteau, en a sorti de l’argent qu’il a jeté, par poignées, sur la route. Puis il s’en est allé, dédaigneux de sa fortune. Délié de soi. Dépris de tout royaume. Oui, on est un peu comme ça, quand on est amoureux. On vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n’être rien. «
« La neige est plutôt timide même si elle prend toute la place, ce que savent si bien faire les timides. »
« Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd’hui parvenu à ses fins, sans comprendre qu’il s’est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce. Dans ce monde qui ne rêve que de beauté et de jeunesse, la mort ne peut plus venir qu’à la dérobée, comme un serviteur disgracieux que l’on ferait passer par l’office. »
« Sa mère, il n’en parle jamais. Elle est partout dans lui. «
Christian Bobin, rencontre et lecture
Al.
®echoff.fr 2009/08
Évaluer cet article :


(12 votes, Moyenne : 9,42 sur 10)
voilà un article « humain », simple et plein de vérité, qui touche à l’essentiel de l’essence de cet écrivain.hors des sentiers battus de la petite littérature, cet homme nous donne à voir bien plus que l’essentiel et nous ravit par son acuité à décrire et parler de ces petits riens qui rendent l’âme d’un être unique et profonde.évoquer christian bobin c’est évoquer l’humanité et cet article le fait si bien… j’ai tout lu de bobin et y revient sans cesse. Il est mon « écrivain de chevet, l’écricain de ma conscience ». lisez, buvez, imprégnez vous vous n’en ressortirez plus le même après chaque lecture.